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Home»A la une»« Nous travaillons avec les moyens du bord » : Les féministes africaines face à la crise des financements

« Nous travaillons avec les moyens du bord » : Les féministes africaines face à la crise des financements

21 janvier 2026Aucun commentaire9 Mins de lecture A la une
Zita Désirée Belem, présidente de l’association Action pour un monde meilleur : « Les personnes handicapées ont souvent un faible niveau de scolarisation, ce qui rend difficile pour une association comme la nôtre de maîtriser les rouages du financement »
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. La crise du financement n’est pas accidentelle, elle est politique.

.

« Déja, la coupure budgétaire, nous la ressentons. C’est sans financement que nous vivons déjà ces effets ».

À Mombasa, du 27 au 29 novembre 2025, des centaines de Défenseuses des droits humains venues de 16 pays africains en crise ont posé un constat clair : la raréfaction des ressources allouées aux organisations féministes n’est pas une fatalité économique, mais le produit de structures de pouvoir qui, consciemment ou non, contrôlent, fragmentent et épuisent les mouvements féministes africains. Cette réalité met en lumière la manière dont les critères d’éligibilité des bailleurs, les silos thématiques et l’injonction implicite à la « résilience » transforment le travail féministe en travail non rémunéré, supporté par les corps, le temps et les ressources personnelles des militantes.

 

 

Comment les critères d’éligibilité excluent structurellement les féministes

Nasthia Ekiama Ntsimba originaire du Congo et co-fondatrice de l’Association SOS Femmes nomme cette exclusion sans détour : « Nous sommes un pays à revenus intermédiaires. Il est très difficile pour nous d’être éligible aux appels à propositions ». Le paradoxe des pays dits « à revenus intermédiaires » comme le Congo, le Gabon, l’Afrique du Sud ou la Namibie, réside dans leur exclusion administrative de nombreux programmes d’aide au développement, alors même que les femmes et les groupes marginalisés y font face à des  défis structurels majeurs. Cette exclusion, qu’elle soit intentionnelle ou non, produit des effets profondément politiques. Les critères d’éligibilité fondés sur l’ancienneté institutionnelle pénalisent particulièrement les organisations naissantes. Zita Désirée Belem, présidente de l’association Action pour un monde meilleur en témoigne : « Les personnes handicapées ont souvent un faible niveau de scolarisation, ce qui rend difficile pour une association comme la nôtre de maîtriser les rouages du financement ».

Ainsi, les organisations travaillant avec les populations les plus marginalisées se retrouvent systématiquement désavantagées par des règles conçues avec de bonnes intentions, mais qui, dans les faits, favorisent les structures déjà bien établies. Dès lors, une question se pose : s’agit-il réellement d’un problème de « capacité » organisationnelle, ou bien d’un mécanisme de contrôle qui détermine qui peut accéder aux ressources, et à quelles conditions ?

Nasthia Ekiama Ntsimba originaire du Congo et co-fondatrice de l’Association SOS Femmes.

Comment les silos thématiques fragmentent la réalité féministe

« Les bailleurs lancent des appels à projets qui correspondent à leurs propres stratégies. Or, sur le terrain, les organisations féministes ne travaillent jamais sur une seule thématique », explique Alejandra Garcia Paton, responsable du projet Feminist Opportunities Now de l’IPPF en Afrique. Un bailleur peut, par exemple, financer uniquement « l’éducation ». Mais une organisation qui accompagne des femmes rurales doit simultanément traiter l’accès à la terre, la sécurité alimentaire, l’éducation des enfants, la santé sexuelle et reproductive, les violences domestiques et l’autonomisation économique. Lorsque cette fragmentation oblige les organisations féministes à découper leur travail selon les priorités des organisations donatrices plutôt que selon les réalités vécues par les communautés, elle crée une forme de contrôle épistémique. Les femmes vivent les oppressions de manière intersectionnelles tandis que les financements exigent qu’elles les traitent par silos. Les bailleurs définissent ainsi non seulement ce qui est financé, mais aussi la manière dont les problèmes doivent être pensés. Alejandra Garcia Paton esquisse une alternative. « Au lieu d’imposer un agenda, ce sont plutôt les organisations féministes qui devraient guider les bailleurs, car ce sont elles qui connaissent les besoins de leurs communautés».

Cette inversion du pourvoir  reste, pour l’instant, une revendication encore largement ignorée.

 

Alejandra Garcia Paton, responsable du projet Feminist Opportunities Now de l’IPPF en Afrique : « Les bailleurs lancent des appels à projets qui correspondent à leurs propres stratégies. Or, sur le terrain, les organisations féministes ne travaillent jamais sur une seule thématique».

Quand la « résilience » devient du travail non rémunéré

«Nous travaillons avec les ressources que nous avons, qu’il s’agisse de ressources humaines ou de compétences », dit Nasthia Ekiama Ntsimba. Georgette (nom d’emprunt) décrit le fonctionnement de son organisation : pas de location de salle, les rencontres se tiennent dans les cours des membres, pas de per diem, pas de frais de transport. Tout repose sur le bénévolat. Ces récits sont souvent célébrés comme des exemples de « résilience admirable ». Pourtant, ce qui es loué ici masque une injustice structurelle qui n’est rien d’autre que le transfert du coût du travail féministe sur les corps, le temps et les ressources personnelles des militantes. Au Burkina Faso, l’association Action pour un Monde Meilleur fonctionne également grâce au bénévolat. Deux animatrices y sont « encouragées » à hauteur de 1 000 francs CFA par séance bimensuelle, soit environ 2 000 francs CFA par mois, à peine 3 dollars, ce montant ne constitue pas un salaire, mais une reconnaissance symbolique pour un travail qui mériterait une rémunération réelle.

A force de célébrer la « créativité » de celles qui « font avec les moyens du bord », ne risque-t-on pas de normaliser l’idée que le travail féministe n’a pas besoin d’être financé ? La résilience permanente devient-elle, malgré elle, un outil rhétorique qui permet aux bailleurs de se désengager tout en louant l’ingéniosité des femmes ? Nasthia Ekiama Ntsimba le formule presque comme une philosophie de survie : « Nous ne restons pas à attendre le financement, mais travaillons vraiment avec ce que nous avons. ». Cette posture mérite respect. Mais elle n’est pas un choix libre. Elle est l’ adaptation contrainte à un système qui peine à reconnaître la valeur du travail féministe.

Françoise Moudouthe, Directrice exécutive de l’African Women’s Development Fund, (AWDF), pose alors une question centrale : « On parle beaucoup du combat que mènent les femmes africaines et les féministes africaines. Elles soignent la population et la communauté. Mais qui nous soigne, nous ? ». Le soin est exigé, célébré, mais rarement rémunéré ou soutenu. Cette économie du soin non rémunéré constitue une forme d’exploitation invisible qui fragilise durablement les mouvements féministes.

Zita Désirée Belem, présidente de l’association Action pour un monde meilleur : « Les personnes handicapées ont souvent un faible niveau de scolarisation, ce qui rend difficile pour une association comme la nôtre de maîtriser les rouages du financement ».

Comment les fonds féministes résistent à ce modèle extractif

Fondé en 2001, L’AWDF propose un modèle alternatif avec des financements flexibles, un accompagnement technique, des cycles pluriannuels de deux à trois ans, et des décisions prises par des comités régionaux de féministes africaines enracinées dans les réalités locales. Depuis sa création, l’AWDF a soutenu plus de 1 500 organisations dans 42 pays africains. C’est dans ce cadre que Zita Désirée Belem a reçu un appui de 20 000 dollars pour la mise en place de la Coalition des Femmes et Filles Handicapées de l’Afrique de l’Ouest. Les fonds féministes ne constituent pas seulement une alternative aux financements institutionnels ; ils démontrent que d’autres rapports de pouvoir sont possibles.

La philanthropie africaine face aux obstacles structurels

Face à la dépendance aux bailleurs internationaux, certaines initiatives locales émergent. Au Kenya, le Fonds Mama Doing Good mobilise de petits dons via le mobile money. Cependant, dans de nombreux pays africains, les cadres fiscaux n’encouragent pas la philanthropie locale. Les classes moyennes et aisées restent souvent réticentes à financer des causes perçues comme « controversées ».

Cette réticence ne relève pas d’un déficit culturel, mais comme de structures fiscales et de rapports de classe qui protègent les intérêts établis. L’absence de philanthropie locale robuste invite donc à interroger les systèmes qui la rendent difficile, plutôt que de culpabiliser les individus.

Les chiffres qui confirment la sous-priorisation

Selon une analyse de l’Association pour les Droits des Femmes et le Développement, AWID, fondée sur les données du CAD- OCDE, seulement 0,13 % de l’Aide Publique au Développement entre 2017 et 2018 a été allouée aux organisations de défense des droits des femme. Ce chiffre suggère que le financement du développement n’a jamais réellement placé le pouvoir des femmes au centre. Les organisations féministes sont maintenues dans une survie chronique qui limite leur capacité à contester les rapports de pouvoir que les structures d’aide reproduisent parfois involontairement. La situation s’est aggravée avec l’annonce, en janvier 2025, de nouvelles coupes budgétaires décidées par l’administration Trump, confirmant une tendance inquiétante : les droits des femmes figurent parmi les premiers sacrifiés en période de restriction financière.

A quoi pourrait ressembler le financement féministe juste ?

A Mombasa, les organisations ont formulé des besoins clairs : des financements flexibles et non fléchés, des cycles pluriannuels, la prise en charge des coûts structurels, des relations horizontales et l’écoute réelle du terrain. Mais au-delà de ces aspects techniques, c’est le rapport de pouvoir lui-même qui est en jeu. Les militantes dénoncent également les exigences de reddition des comptes qui consument un temps et une énergie précieux. « On passe plus de temps à remplir des formulaires qu’à faire le travail lui-même », confie une participante burkinabè. Les fonds féministes méritent d’être renforcés et considérés comme des modèles à généraliser, plutôt que comme des solutions marginales.

L’engagement renouvelé de l’Irlande constitue un signal encourageant, mais il reste insuffisant. Les mouvements féministes africains n’ont besoin de gestes isolés mais d’une transformation profonde des rapports de pouvoir dans le financement du développement. Sans ressources adéquates, même les luttes les plus déterminées s’épuisent. Il est temps de nommer cette réalité et d’œuvrer vers un financement féministe fondé non sur la charité, mais sur la justice.

Cet article a été écrit à la suite du Festival de la République Féministe organisé par Urgent Action Fund Africa (UAF-Africa) à Mombasa, Kenya, du 27 au 29 novembre 2025.

Aminata SANOU pour African Women’s Development Fund (AWDF)

Silures Média, « Au-déla des faits ! »

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Aminata Sanou
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