La Grande Mosquée de Dioulassoba est un lieu de culte atypique. Sans faire l’objet de syncrétisme, ce patrimoine national situé dans la capitale économique du Burkina Faso défie tous les dogmes religieux.
La Grande Mosquée de Dioulassoba a été construite vers 1880, selon les sources officielles. Cependan, la tradition orale, selon le guide touristique Siaka Sanou, indique plutôt 1873. Une date qui concorde bien avec l’histoire de la bataille de Bama (vers 1871). C’est d’ailleurs cette bataille entre Tiéba Traoré de Sikasso, au Mali, et Zélélou Sanou de Bobo-Dioulasso, au Burkina, qui aurait facilité la réalisation de cet édifice dans la ville animiste d’antan, réfractaire à « l’invasion islamique ».

« Après sa victoire, le chef des guerriers Zélélou Sanou a accompagné la construction de la mosquée en récompense des prières et bénédictions qu’il avait reçues de l’imam Sakidi Gaoussou Sanou. Les travaux ont été réalisés par toutes les communautés religieuses et ethniques, sous la surveillance des masques. », raconte le guide. Il faut rappeler que jusque-là, les masques intervenaient plutôt dans les rites et coutumes ancestraux. Cette particularité fait partie des richesses immatérielles qui ont érigé ce monument en un symbole d’inclusion et de cohésion sociale.

« La mosquée a connu la gestion de deux imams n’ayant aucun lien de sang avec son fondateur. Il s’agit d’Amadou Traoré et Seydou Sanogo, issus respectivement des communautés dafing et dioula », rappelle El Hadj Siaka Sanou, petit-fils et 10ème successeur de l’imam Sakidi Sanou. Il a été désigné par une dizaine de sages pour tenir le flambeau un fameux jour de Djombèlè (Achoura), événement célébré avec faste chez les Bobo, sa communauté, partie intégrante de la soixantaine d’ethnies du Pays des hommes intègres.
« J’étais en train de faire la découpe de bœuf… Malgré ma trentaine d’années d’expérience dans l’apprentissage de l’islam, je ne m’y attendais pas. Car j’étais le plus jeune de la famille », se rappelle l’imam, alors âgé d’une quarantaine d’années. Au cours de ses 28 ans passés à la tête de ce lieu de Salat, le guide religieux, réputé humble et rassembleur, se souvient d’un moment de relâchement : « Au lendemain de l’indépendance, la politique a failli s’introduire dans la maison d’Allah. Fort heureusement, l’esprit de cohésion cher à son fondateur a fini par l’emporter. Al Hamdoulillah, la mosquée a ensuite retrouvé son lustre d’antan. »

Un lustre qui va encore briller davantage en 2016 avec l’initiative prise par l’ex-Ministre de la Culture, des Arts et du Tourisme, Tahirou Barry, de « mobiliser les énergies autour de la réhabilitation et de l’extension de la vieille mosquée ». D’abord pour assurer sa survie, qui était menacée par le temps et les intempéries, et ensuite pour favoriser sa conquête de l’Unesco.

La mosquée de I ‘archevêque
Pour un budget prévisionnel de 527 831 073 francs CFA, la coordination du projet de réhabilitation, dirigée par l’opérateur économique Sékou Haidara, a récolté à la date du 18 novembre 2016 la somme de 225 796 675 francs CFA au travers d’un financement participatif venu de toutes les couches sociales, et d’au-delà des frontières du Burkina. « Nous avons reçu une contribution de plusieurs millions de la part d’un opérateur économique malien et des chèques de plusieurs tranches mensuelles de 3 000 francs venant d’un vigile », a confié le coordonnateur à la cérémonie officielle de réception des deux premières phases des travaux, le 5 septembre 2019. Cette cérémonie religieuse a été la première du genre ayant pour marraine une femme, la Ministre du développement de l’Économie numérique et des Postes, Hadja Fatimata Sanon Ouattara.

En plus des couches sociales, cette mosquée à l’architecture soudanaise « transcende » aussi les croyances, selon l’émérite archevêque de Bobo-Dioulasso, Mgr Anselme Titianma Sanon. Car au-delà du culte islamique, « ce patrimoine est ma mosquée en ce sens que c’est la mosquée de mon village », explique-t-il. Des fidèles d’autres confessions n’hésitent pas non plus à solliciter régulièrement la baraka d’Allah auprès des leaders de cette « maison de paix ».

Minutie, cohesion, mystère
Pour offrir une rénovation appropriée à ce patrimoine, le directeur général du Patrimoine mondial de l’Unesco au Burkina, Léonce Ki, a donné des recommandations à la société d’architecture en charge des travaux. En l’absence de documents techniques, la cogérante de l’Agence Perspective, Solange Guigma, a utilisé une approche sociologique. Son équipe et elle se sont rapprochées des anciens ayant fait leur apprentissage auprès des bâtisseurs de l’édifice.
« Les experts traditionnels m’ont expliqué que les trous des petites jarres devaient être inclinés vers l’ouest pour que les derniers rayons du soleil puissent éclairer l’intérieur du bâtiment jusqu’à la nuit, et aussi éviter que les eaux de pluie ne pénètrent systématiquement dans la mosquée. ».
Après, il a fallu faire une étanchéité avec des techniques dupliquées de celles des « maisons mères » de Dioulassoba. Ces maisons ancestrales, également en terre cuite, et la Mosquée de Dioulassoba font partie du projet du « Centre Dioulassoba », que le pays rêve de voir inscrit sur la liste du Patrimoine de l’Unesco.

Au cours de cette expérience, Solange Guigma a aussi fait des découvertes : « Nous avons percé le mystère de cette expertise : plus de sept couches d’enduit ont été successivement ajoutées à la couche initiale. Contrairement à la pensée commune, les briques du joyau ne sont pas en boules. Elles sont plutôt de forme rectangulaire », explique la spécialiste, qui a dû extraire des racines d’arbres qui avaient poussé dans une partie de l’œuvre en terre.
Après la réhabilitation, l’architecte a effectué les travaux d’extension avec moins de difficultés, en utilisant les mêmes matériaux naturels rares (argile provenant des rivières, bois de rôniers…). Curieusement, ces différentes sources d’approvisionnement se situent aux quatre coins de la ville de Bobo et de ses environs. D’ailleurs, les communautés de toutes ces localités ont encore soutenu les travaux de rénovation à la force de leurs bras.

« Dans l’exécution de ce chantier, j’ai vécu une expérience humanisante. Je suis chrétienne et d’origine béninoise. Mais à aucun moment je ne me suis sentie rejetée. Cela met en avant cette cohésion sociale qui a prévalu à la construction de la mosquée. Au début, je refusais de tenir compte des aspects
mystérieux et spirituels. Mais à la fin, j’ai compris des choses inexplicables que j’ignorais après une dizaine d’années d’expérience. Par exemple, contre l’avis des experts locaux, j’ai fait enfumer par les
pompiers un essaim d’abeilles qui était au niveau du petit minaret, car celui-ci présentait des signes de fissures graves. Mais une fois les abeilles parties, le minaret s’est écroulé (comme prédit par les vieux).
Avec, au-dessus, une dizaine de travailleurs qui miraculeusement n’ont pas eu la moindre égratignure. Aux dernières nouvelles, les abeilles sont revenues après la réhabilitation.», Solange GUIGMA, architecte.
Aminata SANOU
ERI 2020

